• Soizic IzzI

Le temps de la pomme de terre

Mis à jour : avr. 3

WorK in ProgreSs

L’histoire commence par une découverte incongrue, celle d’un filet de pommes de terre oublié dans un placard. Un filet de pomme de terre oublié ça n’a l’air de rien, penserez-vous d’abord, et pourtant… Ce filet improbable et saugrenu, verdâtre et un peu dégoutant, dans son inertie et ses germes rampant met mal à l’aise lorsqu’on ne s’attend pas à le voir. Parce qu’une pomme de terre est, dans l’inconscient collectif, totalement inoffensive et anodine, dans sa rotondité charnue presque lisse, légèrement cabossée qui pourtant, dans une indolence assumée, laisse courir l’économe avec ferveur sur son dos de solanacée offerte à notre appétit et à nos humeurs de géants intraitables et affamés. Elle rissole dans la poêle, saute gaiement dans la casserole. On la mange en fritte, en gratin ou en purée. C’est la pomme de terre dans toute sa splendeur et sa simplicité, sans surprise, sans turpitude, inoffensive, loin des tourments de la vie, que l’on mange depuis notre plus tendre enfance. Elle est, en robe des champs ou en bateau, notre petit réconfort du soir ou du midi. Avec la pomme de terre la vie est douce, la vie est belle.

Et puis soudain, sans avoir été préparé à cette vision grotesque et dérangeante, on se retrouve devant l’inénarrable, le bizarre et pourtant l’insignifiant : un banal sac de pommes de terre germées. On ouvre la porte d’un placard et c’est là, ça nous tombe dessus l’air de rien. C’était tout près de nous et on n’en savait rien. À l’intérieur même de nos maisons, elles sont là, terribles et dérisoires, les chimères des ménagères endormies. On dit que le nombre fait la force, alors sans réfléchir vraiment je me saisis sans plus tarder du filet et jette son triste contenu dans la poubelle. Pourtant, une force obscure m'oblige aussitôt à revenir sur mes pas. Je plonge la main dans le sac à ordure et j’en ressors une, une seule que je pose sur la table. Voici donc venu le temps de la pomme de terre.

Elle est là, devant moi. Face à la chose, je dois m’asseoir pour prendre le temps. Comprendre ce que je tiens véritablement ici, ce qui se joue en réalité dans ma cuisine à tapisserie anglaise, au milieu de ma jolie collection de mugs à fleurs. La voici donc, curieuse manifestation de l’organique en proie aux affres de sa condition de tubercule comestible, triste apatride vouée irrémédiablement à disparaître loin de ses congénères. Pomme de terre solitaire qui aurait dû nourrir un petit échantillon de la cohorte humaine (moi), au destin contrarié, poussant ses germes méduséens sans conscience de sa vacuité, née de cette erreur tragique, d’un simple oubli. Désormais loin de sa terre natale, humiliée et pourtant obstinée et décidée à s’extirper de sa condition de denrée en arborant cette grotesque face de monstre aux tentacules atrophiés et fanés. Je sors mon carnet, mon crayon et je m’installe religieusement devant la triste chose. Elle mérite bien un petit dessin.

Quelques jours passent et un matin je me réveille en pensant à ma pomme de terre. De pomme de terre anonyme elle est passée à ma pomme de terre. Un lien invisible s’est créé entre nous sans que je ne sache vraiment ni comment ni pourquoi. Je repense à mon enfance. À ce grand champ de pomme de terre cultivé par mon père. Je repense à ce film de science fiction un peu idiot dont je ne me souviens pas de grand chose si ce n’est ces filaments qui unissaient les êtres entre eux ainsi que les choses. À moins que ce ne soit un livre ? C’est vrai qu’il m’arrive de lire des choses un peu bêtes. Mais, si ça se trouve, c’est moi la bête, peut-être était-ce au contraire très subtil comme ouvrage ? Comment savoir puisque je ne m’en souviens pas. Alors je me dis que c’est terrible de vieillir, à moins que cela n’ait rien à voir avec l’âge mais plutôt avec les connections dans mon cerveau, un fil débranché ? Bon… Ce soir sur ma liste de la semaine j’écrirai : penser à se remémorer ce livre ou ce film avec cette histoire de filaments translucides qui relient les gens entre eux…


Je n’ai pas retrouvé le nom de ce livre (car à bien y penser je penche plutôt pour un livre de science fiction). Cela ne veut pas dire que je n’ai pas avancé dans ce qui semble se transformer inexorablement en recherche autour du motif de la pomme de terre. En effet, j’ai décidé de placer ma pomme de terre dans une soucoupe afin de la protéger, peut-être aussi lui conférer ainsi une certaine importance, lui offrir un cadre. À moins que ce ne soit au contraire pour la soustraire aux regards tant sa triste physionomie porte atteinte à la bienséance. Boursouflée, tuberculeuse, cramoisie, elle n’est pas belle à voir… Malgré cela, dessiner cette petite chose affligée d’œdèmes récalcitrants et indomptables se révèle curieusement un exercice assez plaisant.

Trois jours plus tard.

Comment une telle chose est-elle possible ? On la croirait immobile et pourtant… Il suffit de quelques heures, quelques jours pour qu’elle se transforme, se métamorphose. Cette chose est donc vivante… Organisme instable et dégénéré. Corps sans âme et sans conscience. Quasi-cadavre à la peau fripée et aux multiples phlébites variqueuses tendant des membres tortueux et atrophiés vers l’ailleurs. Comment cela va-t-il se terminer ?


Que dire ?

C’est vrai, la vie a continué et peut-être l’ai-je un peu délaissée... Quelques jours, une semaine ou deux peut-être (trois pas plus c’est certain) ont eu raison de ma pomme de terre. Flétrie et gorgée d’eau, épuisée et au bout du rouleau, elle a dû se sentir bien seule dans ce monde sans pitié. Je la jette avec un fond de culpabilité et à regret il faut bien l’avouer. Car finalement, je l’aimais bien cette pomme de terre, je l’avais même dessinée avec une certaine jubilation. Alors voilà… Un peu dépitée je me dis que c’est déjà fini le temps de la pomme de terre. Adieu petits dessins. Adieu pomme de terre déconfite. J’observe une minute de silence. Paix à son âme.


La nuit vient tandis que je rumine ces tristes pensées. Je finis par m’endormir d’un sommeil lourd et hanté de formes oblongues et inquiétantes. Au petit matin le soleil revient. Le malaise pourtant persiste. Le sentiment d’avoir échoué, d’être passé tout près de quelque chose d’important. Les heures s’égrènent lorsqu’en fin de journée ma décision est prise. Après tout, pourquoi cela devrait-il se finir ainsi ? Le temps de la pomme de terre est à peine commencé et je déjà je devrais l'enterrer ?


Pourquoi en rester là ? C’est cette question qui me taraudait lorsque le hasard, (mais était-ce bien le hasard ?) me conduisit quelques jours plus tard face à une autre pomme de terre. Là, devant moi, coincée entre la machine à laver et le mur, une patate tente de s’évader à toute germes tendues vers la lucarne de la buanderie. Autour d’elle tout n’est que chaos. Plus rien n’est à sa place, des voix résonnent, des bruits sourds, le sol tremble, la maison se vide à une vitesse folle. Elle le sait, c’est le moment ultime de l’évasion, il ne s’en présentera pas d’autres … Aussi, dans un ultime effort, cherche-t-elle l’issue quand, voyant mes mains se refermer sur elle, elle abandonne. Sans aucune pitié je la jette dans mon sac puis la laisse dans un coin de la cuisine plusieurs journées avant d’enfin oser l’affronter, la regarder en face ; regarder son germe jadis glorieux et puissant, affaissé et pendeloquant. Certainement avais-je mauvaise conscience à cause de MA pomme de terre pas encore oubliée, mais finalement, il m’aura fallu une deuxième victime pour m’apercevoir qu’on s’habitue vite à être un bourreau de pomme de terre.


Après cela, je me suis rendue dans une alimentation et j’ai acheté un sac entier de pommes de terre. Les choses étaient claires désormais. Regarder la bête ne me faisait plus peur. Je devais simplement laisser le temps faire son œuvre. Dans le noir au fond du placard, chaque jour œuvrait pour moi en silence… Puis, un jour enfin j’ai ouvert la petite porte. Il ne me restait plus qu’à la choisir !


Vivre désormais avec l’idée de cette chose étrange poussant et repoussant ses propres limites.

Une question pourtant se pose : peut-on encore parler de pomme de terre ?

Astéroïde non identifié égaré dans la soupe universelle de ma cuisine. Assise sur ma chaise, je me dis en moi–même, comme ce monde est étrange et nous laisse entrevoir des univers bien plus étranges encore…

Vue d’en haut ça donne le vertige.

Enchevêtrement douloureux des germes épuisés, bulbes bien ronds à peine éclos voués à la dessiccation, corps pantelant et ridé se ramassant inexorablement sur lui-même en chair amollie que l’on devine sirupeuse et gluante en son dedans. Inquiétude lorsque nos doigts effleurent malencontreusement la créature, de la blesser par inadvertance et de voir ainsi se répandre sous nos mains l’humeur visqueuse de la chose sans nom que nous avons fait naitre dans notre propre intérieur...

Inquiétude et incrédulité grandissante face à la ténacité de la chose qui n’hésite pas à se transformer en bête menaçante dont on imagine aisément le venin se répandre dans nos veines, agissant sur notre métabolisme à la manière d’un virus. Face au miroir, être diabolique et hybride, mi-homme mi-patate, prêt à conquérir l’univers et peupler la terre du nouveau genre. Homme solanacée aux turpitudes plus grandes encore que celles de l’homme actuel car outrageusement visibles de par les germes et bulbonites aigües s’échappant sans pudeur de chaque pore de sa peau désormais à la couleur changeante. Alors, dans le doute, garder ses distances.

Et pourtant, chaque jour qui passe laisse s’échapper un infinitésimal râle de germe qui éclos de façon obscure d’une pomme de terre oubliée quelque part. Cela se passe aux quatre coins du monde, au moment même où je l’écris, enfouies sous la terre noire et mouillée d’un champ de Bretagne ou d’Italie, oubliées dans des sacs en filet jaune dans la remise d’une maison de vacance, tombées derrière les machines à laver, culture solitaire et démoniaque que l’on retrouve lors des déménagements, blotties au fond d’un placard sous les plaques chauffantes, tapies sous une myriade de sacs plastiques, tombées du camion au fond d’un hangar de Superette. Elles sont là, partout.

Alors, que faire d’autre ?

Chaque jour qui passe je dessine une patate.

Chaque jour je dessine.

Chaque jour qui passe je dessine la promesse ultime d’un ailleurs possible, si étrangement proche. Un caillou, une nouvelle terre habitable, un nouveau monde.

Un monde habité par de terribles Gorgones terreuses. Patates hirsutes laissant s’échapper de leurs vieux chignons les serpents chuintants du Monstroplante de notre enfance, prêts à attaquer, sifflant et hurlant des maléfices qui nous arracheraient définitivement à nos origines et nous avaleraient tout rond, nous rejetant par les bulbes, rigides et devenus pierre pour toujours devant les portes d’un Hadès indifférent à ce que nous serions devenus, formes sans âmes à recouvrer au royaume des morts, bloc inerte dressé dans l’éternel solitude.

Doucement, lentement à les observer, à les dessiner, à les entreprendre, je le vois bien, je glisse, je bascule irrémédiablement dans leur imaginaire protéiforme.

Et lorsque je crois avoir tout vu, et tracé à la mine de plomb le plus inconcevable des motifs, toujours encore je m’émerveille devant leur complétude et leur exubérance.

Même à l’orée de la fin, forme changeante et multiple. Escalader ces creux escarpés, monter aux cimes branlantes prêtes à pourrir et s’effriter. En profiter avant qu’il ne soit trop tard.

To be continued !

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